PRESIDENTIELLE 2007 - Mohammed Chirani, pélerin de la République

Publié le par Julien Charnay







Portrait - Edition du 2 janvier 2007


Fondateur de l'association Banlieues votez, il vient d'achever une marche solitaire de Paris à Strasbourg pour encourager l'inscription sur les listes électorales.


Le long des interminables routes de campagne, l'homme, bâton à la main, drap blanc autour du cou, ressemblait étrangement à un pèlerin. Faites-le-lui remarquer, il adore ça. Ramenez-le à sa folie douce, son sens démesuré de la mise en scène, il éclate de rire. Ce grand enfant de 29 ans s'est toujours amusé de passer pour un « dingue ». Il y a trois semaines, il parvenait même à surprendre ses amis pourtant habitués à ses frasques en leur annonçant son projet. Paris-Strasbourg à pied. Plusieurs centaines de kilomètres sur l'asphalte des petites départementales qui séparent la capitale de l'est de la France. Le froid et l'étrangeté de cette France rurale qu'il n'a jamais vraiment connue. Début décembre, la jeune association Banlieues votez, qu'il a fondée avec d'autres diplômés de Sciences Po, tente de mobiliser l'opinion à un mois de la clôture officielle des inscriptions sur les listes électorales. Le 1er décembre, sur le marché d'Argenteuil, dans le Val-d'Oise, Momo prend le micro, s'époumone, se lance dans une interminable citation de Bonaparte pour essayer d'entraîner la foule. Il prêche dans le désert. La petite équipe est vite gagnée par le sentiment d'avoir à vider un océan d'indifférence à la petite cuillère.

Le salut ne pourra venir que d'un coup d'éclat, d'une action symbolique. L'idée de la marche est venue au fil d'une discussion. « Il s'agissait d'abord de prolonger le message lancé en 1983 lors de la marche de l'égalité [la marche des beurs Marseille-Paris]. Mais surtout de remuer les gens : pour s'inscrire, la mairie est à deux enjambées, Strasbourg à un million de pas de Paris ! L'idée était aussi d'aller dans une ville où, malheureusement, des dizaines de voitures brûlent chaque jour de l'an. »

Mohammed Chirani est un homme de foi. Né à Bourg-en-Bresse de deux parents algériens, il passe son enfance de ville en ville dans la maison-wagon de son père ouvrier, avant de retrouver la terre de ses ancêtres à l'adolescence. Il se plonge alors des heures durant dans l'étude du Coran, dont il a gardé le quart des versets en tête. Lui reste aussi de cette période une conscience aiguë des drames engendrés par la guerre civile. « Je me suis senti très coupable de ne pas avoir pu agir sur le cours des choses. J'étais très jeune à l'époque, mais j'ai beaucoup souffert de ma passivité. »

A 18 ans, bac algérien en poche, il franchit à nouveau la Méditerranée, atterrit dans le sud de la France. Le jeune garçon timide qui retrouve sa terre natale est un adolescent rêveur, féru d'histoire et habité par le culte des grands hommes. La France est pour lui un gigantesque panthéon. Il rêve de l'ENA, se passionne pour de Gaulle et Bonaparte. Foi dans la grandeur politique, mais encore et toujours foi en Dieu. Momo passera plusieurs années à Nice en tant qu'animateur dans le quartier sensible de l'Ariane. L'occasion de fricoter à nouveau avec les islamistes, comme déjà en Algérie. Et puis le rêve d'une destinée politique reprend le dessus. Direction Paris, et la fac de La Varenne.

En 2002, contre toute attente, il réussit l'écrit de Sciences Po. A l'oral, un membre du jury lui demande pourquoi il vise l'ENA et la diplomatie. Long silence. Et comme toujours, c'est le coeur et l'imagination qui parlent : « Je veux éviter le choc des civilisations. » Momo séduit ses interlocuteurs, entre « par effraction », dit-il, dans la prestigieuse école de la rue Saint-Guillaume. Il y vivra les plus belles années de sa vie. Les soirées, les filles, les après-midi passées à palabrer et refaire le monde. L'engagement politique. « Je me suis toujours défini politiquement comme gaulliste bonapartiste. C'est ce qui m'a amené à adhérer au RPR puis à l'UNI [syndicat étudiant de droite]. »

Aujourd'hui, changement de décor. L'effacement de ce qu'il restait du gaullisme social l'a détourné, comme beaucoup d'autres beurs, du chemin tracé par la droite actuelle. Momo conserve une profonde affection pour Jacques Chirac, mais a rendu sa carte de l'UMP depuis longtemps. Plus que tout, il redoute l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle droite en rupture avec l'héritage républicain. Après son échec au concours de l'ENA, il était parti en Grande-Bretagne pour fuir le déclassement. Les émeutes de banlieue et la révolte contre le contrat première embauche (CPE) l'ont ramené à la mère patrie.

Momo est revenu à la politique, mais pas question de servir une autre cause que celle des banlieues. Ses amis de Sciences Po, nourris d'universalisme et de République, le somment toutefois d'échapper à la tentation du repli et du lobbying. L'habitué du grand écart entre Paris-centre et la banlieue a d'ailleurs découvert, au cours de sa gigantesque randonnée pédestre, une France qu'il ne connaissait pas. Parti de Montreuil le 16 décembre, il se souvient encore de ses premiers pas dans certains bistrots : « C'était un peu comme dans un western. J'étais le cow-boy venu d'une autre contrée, sur lequel tous les regards se braquent. » Il ne lui faudra que quelques minutes pour s'inviter aux discussions qui animent le comptoir. Et découvrir avec stupéfaction des hommes et des femmes pleins de colère. Qui pronostiquent un 21 avril bis, quand ils n'avouent pas tout simplement leur penchant pour Le Pen. De quoi nourrir ses prédictions les plus sombres.

Le jeune homme est de ces pessimistes actifs qui n'imaginent que trop bien le pire, et jettent toutes leurs forces pour l'éviter. En Algérie, il se souvient de la douce insouciance qui régnait autour de lui, adolescent, jusqu'au jour où il a vu de ses propres yeux la société se déliter, en proie à la violence et aux pires horreurs. Alors, il a marché sur Strasbourg. Sans avoir peur des grands mots. Il en va « de l'avenir de la République et de la France ».

Mohammed Chirani déteste cette culture postmoderne du ricanement, de ces gens à qui on ne la fait pas. Il ne manquera pas de vous faire remarquer que c'est à Strasbourg que Rouget de Lisle composa, une nuit d'avril 1792, un hymne à la liberté politique qui deviendra plus tard La Marseillaise. Il l'a lu dans Les Très Riches Heures de l'humanité, de Stefan Zweig. Un de ses livres favoris, qui retrace quelques grands moments de l'histoire du monde. Et auquel il rêve parfois d'ajouter un chapitre...

Julien Charnay

Publié dans Presse écrite

Commenter cet article

fanny 21/04/2007 01:28

vous ne publiez plus d'articles ?? dommage, je suis fan !