19 novembre 2005
Pour le sociologue Eric Maurin, les normes sociales liées a un territoire donné sont déterminantes et facteur de discriminations.
Propos recueillis par Julien
Charnay
Que vous inspire les violences urbaines de ces derniers jours ?
Il s’agit d’une violence muette, d’un face à face sans médiations entre les émeutiers et
les pouvoirs publics. Aucune parole n’est véritablement libérée, c’est une des très grandes différences avec mai 68. Du coup la violence peut s’arrêter aujourd’hui, mais rien n’est réglé, tout
peut reprendre et va sans doute reprendre bientôt. Cette violence n’éveille par ailleurs aucune sympathie, y compris dans les familles des émeutiers. Aucun risque de voir, comme en mai 1968, un
mouvement ouvrier embrayer sur ces émeutes. L’incompréhension et la défiance traversent les cités et les familles mêmes des adolescents émeutiers, une véritable guerre des générations. C’est
d’ailleurs la condition de possibilité des surenchères martiales du gouvernement. S’agissant des causes profondes, beaucoup mettent en avant la question des discriminations. Mettre l’accent sur
les discriminations fait oublier qu’il s’agit d’abord d’échec scolaire et que l’échec scolaire n’est pas la conséquence de discriminations, mais de la pauvreté extraordinaire dans laquelle
grandissent encore aujourd’hui 20% des enfants en France. A un moment crucial de leur vie, une majorité des adolescents des quartiers pauvres vivent dans des appartements surpeuplés, avec plus
d’une personne par pièce. Or les statistiques sont implacables : il est quasi impossible pour un adolescent de se construire et de ne pas échouer à l’école s’il ne peut jamais disposer d’une
pièce à lui. L’adolescence est également le moment de la vie où l’on est le plus sensible à l’environnement social, aux normes sociales locales. Or la ségrégation territoriale est aujourd’hui
aussi forte en France qu’aux Etats-Unis. Etre né dans une famille pauvre condamne ainsi à grandir dans un quartier où la pauvreté et l’échec scolaire sont quatre fois plus fréquents qu’ailleurs.
A l’adolescence, il est très difficile d’échapper aux normes sociales locales : travailler dur, c’est s’exposer à se faire taxer de « bouffon ». Un phénomène très largement
ressenti par les enseignants, souvent confrontés à des élèves à forts potentiels mais qui résistent mal à la pression sociale de leurs pairs.
Plus concrètement, comment analysez-vous ces violences dans leur physionomie même, et le traitement médiatique qui en est fait ?
Il s’agit d’une violence de proximité, des groupes de jeunes garçons opérant sur des
territoires qu’ils connaissent bien et choisissant des modes d’action et des cibles permettant de maximiser l’impact médiatique en minimisant les risques. Peut-être cette révolte a-t-elle une
dimension spécifiquement masculine. Il y a un énorme décalage entre le statut des garçons dans leurs familles et le type de débouchés qui s’offrent aujourd’hui à eux, à savoir des métiers de
services précaires et plutôt perçus comme féminin. C’est l’une des grandes différences entre les conditions d’insertion de cette génération et celle des parents, où les débouchés professionnels,
dans l’industrie notamment, étaient beaucoup plus conformes à l’identité masculine traditionnelle.
On a le sentiment que les politiques ont été pris de cours. Vous aviez pourtant tiré la sonnette d’alarme en publiant Le ghetto français (Seuil) en octobre 2004…
Le livre a suscité un intérêt chez les politiques au moment de sa parution. Mais la
question demeure très difficile à aborder pour eux, ne serait-ce que parce ce qu’elle demande un retour critique sur des politiques menées de longue date. Il y a forcément chez les responsables
politiques la tentation d’agir sur l’aspect le plus visible des problèmes, en rénovant les habitations délabrées, en détruisant et reconstruisant. C’est une action nécessaire, mais avec le recul,
on voit bien que c’est totalement insuffisant. Le principe de la ségrégation, c’est la recherche par chacun du meilleur environnement social pour soi et ses proches. Les plus aisés ont les moyens
de s’installer dans les quartiers où se concentrent les familles les plus riches et les plus protégées et ainsi de suite, les plus pauvres n’ayant pas d’autres choix que de vivre dans les
quartiers que tout le monde a fui. Pour désamorcer le principe intime de la ségrégation, il faut diminuer l’enjeu aujourd’hui démesuré revêtu par le contexte de socialisation et de scolarisation.
On ne pourra progresser dans cette direction qu’à condition de distendre les liens entre lieux d’habitation et lieux de scolarisation, en inventant une nouvelle carte scolaire par exemple, moins
prévisible et contournable par les familles. Plus généralement c’est toute la philosophie de notre système éducatif et d’insertion qu’il faut revoir. La sélection est aujourd’hui absurdement
précoce et définitive, c’est une source de compétition complètement inefficace pour les meilleurs lieux de résidence.
Au fond, ces émeutes ne seraient donc jamais que la face émergée d’une société marquée par la défiance et la recherche de l’entre-soi ?
Il y a une dynamique d’évitement qui traverse l’ensemble de la société française, et pas
seulement les quartiers. Les tensions actuelles sur le marché du logement en sont l’implacable révélateur : à revenu donné, chacun choisit sont logement d’abord en fonction de la tête
qu’auront ses voisins et de la couleur de la peau des camarades de classe de ses enfants. Rien n’est jugé pire que la promiscuité avec des familles perçues comme destinées à l’échec. Cette
défiance généralisée est en partie la conséquence d’évolutions économiques profondes dont les effets désocialisant travaillent la société depuis maintenant deux décennies. Les entreprises, jadis
suffisamment grandes pour faire coexister et interagir les classes sociales, ont laissé la place à des structures plus petites et homogènes. Les rapports entre groupes sociaux ne sont plus des
rapports de coexistence et de négociations sur le lieu de travail, mais des rapports de donneurs d’ordres à clients. La désindustrialisation a libéré les tensions séparatrices dans notre
société.
Comment mieux cibler les aides, pour les rendre efficace là où c’est nécessaire ?
Les politiques ciblées sur les territoires atteignent en général assez mal les publics
réellement en difficulté. Contrairement à une idée reçue, les ZEP ne sont pas tellement représentatives des élèves réellement défavorisés. Sait-on que les écoles de la ville d’Aubervilliers ont
par exemple du attendre la fin des années 1990 pour devenir zones d’éducation prioritaire ? Elles ont payé l’opposition initiale du parti communiste à cette politique, lequel parti
communiste est aujourd’hui devenu un défenseur de l’action éducative prioritaire. De fait, le choix des « territoires » susceptibles d’être aidés est inévitablement lié à considérations
d’ordre politique, ce qui brouille considérablement leur mise en œuvre. Par ailleurs, une fois qu’on a commencé à aider un territoire il est difficile de mettre un terme aux transferts de moyens,
quelle que soit l’évolution des choses, les aides étant très vite perçues comme des droits acquis. Les dispositifs d’aides territoriales sont ainsi condamnés à n’évoluer que par inflations
successives. On aboutit à la situation actuelle où l’effort des ZEP est saupoudré à 20 % des élèves, ce qui aboutit à un surcroît de ressources par élève infinitésimal. Sans compter qu’aider un
territoire contribue à sa stigmatisation. On a ainsi constaté que classer une zone en ZEP contribuait à faire fuir les classes moyennes et à la détérioration de l’environnement social. Il est
possible de faire beaucoup mieux, en conditionnant l’aide non pas au territoire, mais à la composition sociale effective des écoles ou à la situation locale effective des familles. Un pays comme
la Hollande cible ainsi bien mieux ses politiques d’action prioritaire : chaque école est tenue de faire remonter chaque année le profil sociologique effectif des élèves qui la fréquente et
se voient allouer ses ressources en fonction de ce seul profil, et non pas de son lieu d’implantation. Les ressources peuvent ainsi se réallouer sans cesse là où sont effectivement scolarisés les
plus démunis. L’effort du système éducatif pour les enfants d’immigrés est là-bas deux fois plus important qu’en France.
N’avez-vous pas le sentiment que ces enjeux sociaux, qui constituent la toile de fond des évènements, sont parfois mal appréhendés par toute une frange de la sociologie
critique ?
La critique sociale de droite comme de gauche produit aujourd’hui une vision apocalyptique
de notre modèle social. Elle débouche sur des propositions d’évolutions tellement radicales qu’objectivement elles nourrissent le statut quo. Il faut faire la part des choses. Le destin de chacun
n’est pas écrit à l’avance et nos institutions peuvent encore être réellement réformées. En particulier, l’échec scolaire des adolescents n’est pas inévitable, il peut reculer ou s’aggraver
en fonction de nos choix politiques. Prenez l’exemple de la Grande-Bretagne : elle avait, il y a quelques années encore, une proportion considérable de jeunes qui sortaient du système
éducatif à 16 ans sans aucune qualification. Grâce à la mise en place de bonus de fin de scolarité et d’aides financières à hauteur de 200 euros par mois pour les familles pauvres ayant des
adolescents à charge, elle a vu son taux de départs précoces du système éducatif baisser drastiquement. Cela ne tient pas nécessairement à grand-chose que d’inciter les jeunes de 16-17 ans à
poursuivre des formations professionnalisantes. Pour chacun d’entre eux, rien n’est écrit d’avance, et quelques années de formation réussies à ce moment clef de la vie changent
tout.
On parle beaucoup du concept de « discrimination positive ». Pensez-vous qu’une telle la solution soit adaptée pour faire face à l’exclusion des jeunes de
banlieues ?
L’expérience a d’abord vu le jour aux Etats-Unis, où il s’agissait de faire émerger une
classe moyenne noire. Le problème est que pour ceux qui ne sont pas montés dans le wagon, soit la majorité, cela n’a pas du tout fonctionné comme un modèle, mais finalement été très décourageant.
Le résultat est aujourd’hui très ambigu, avec des inégalités plus fortes que jamais au sein de la population noire américaine. Parmi les arguments de ceux qui réclament l’adoption de systèmes de
discrimination positive en France, on recense en réalité deux logiques : l’une consistant à agir très tôt, en amont, pour influer sur la distribution des ressources et des moyens au moment
où l’enfant est dans un processus de constitution ; l’autre ayant pour but de faire émerger une élite ex-nihilo, en aval, avec des concours et des procédures de recrutement parallèles dans
les écoles et les entreprises. Le problème de cette seconde méthode, qui mise à plein sur l’effet de visibilité des minorités défavorisées, c’est qu’elle attise la rancœur de la majorité, et
favorise l’émergence de sentiments « petits blancs ». Et puis, réserver des places aux meilleurs élèves de ZEP, c’est au fond vouloir que tout change pour que rien ne change : les
plus défavorisés ne sont pas les meilleurs élèves de ZEP. Il est beaucoup plus juste et efficace d’agir en amont, politique que l’on n’a en réalité jamais réellement mise en
œuvre.
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