CPE - Intellectuels : les leçons d'un mouvement social

Publié le par Philippe Petit, avec Julien Charnay

     

  

 


Numéro du 13 mai 2006


 

Le silence relatif des penseurs français pendant la crise anti-CPE est édifiant. Peut-être n'interviennent-ils dans la vie publique qu'à hauteur de vue de leur champ d'analyse ? Pourtant, ils réfléchissent...


C'était en 1983, deux ans après l'arrivée de la gauche au pouvoir. L'écrivain Max Gallo, alors porte-parole du gouvernement socialiste, se plaignait dans le journal le Monde du «silence des intellectuels». Déjà! Toute comparaison gardée, en mars 2006, durant la révolte anti-CPE, le scénario a semblé se répéter. Les intellectuels étaient aux abonnés absents. En apparence. Car, s'ils furent moins présents qu'en 1995, lors de la précédente révolte sociale, ou même que pendant les émeutes dans les banlieues du mois de novembre dernier, ils furent sollicités par les médias. Mais quelle est la raison profonde de ce relatif silence? Les relations entre la presse et les intellectuels ne sont pas simples.

En matière d'intervention médiatique, les intellectuels, en réalité se surveillent les uns les autres. Ils occupent une place qui peut varier en fonction des circonstances. Leur fonction, elle, ne varie pas. Les intellectuels interviennent à hauteur de vue de leur champ d'analyse, voilà tout. Ce qui ne les empêche pas de réfléchir sur leur rôle et de s'interroger sur cette fronde de mars 2006. Daniel Bensaïd, penseur historique de la Ligue communiste révolutionnaire et directeur de la revue Contretemps, est d'ailleurs frappé par la différence entre ce mouvement et celui de 1995: «Il n'y a pas eu cette fois-ci d'initiative pétitionnaire! Pourquoi? Parce que les intellectuels, pour la plupart des enseignants, étaient partie prenante du mouvement. Je ne dirais pas la même chose des étudiants travailleurs ou étrangers de Seine-Saint-Denis: ils étaient, eux, dans l'expectative.» Béatrice Gibelin, responsable de la revue de géopolitique Hérodote et enseignante - comme Bensaïd - à Paris-VIII, nuance pourtant le constat: «Il faut bien avouer que nous avons été surpris. Début mars, la faculté était encore calme. A part les anciens syndicalistes et les vieux militants, il y avait à peine 30 étudiants décidés à en découdre. On n'a pas réagi tout de suite.»

Ce retard à l'allumage n'étonne guère l'économiste Alain Caillé: «La France ne sait plus se penser. Ses intellectuels sont à l'image du politique: ils ne disent rien. On les entend d'autant moins que le CPE recouvre une dimension technique, domaine dans lequel les intellectuels français n'ont en général aucune formation. [...] Ancrés dans une culture littéraire et philosophique, qu'ont-ils à dire sur la question du meilleur modèle économique et social? » Alors ils interviennent dans d'autres domaines, le racisme par exemple. C'est le cas de l'essayiste Pierre-André Taguieff dont les travaux font autorité en ce domaine: «La mise en évidence des jeunes casseurs a mis nombre d'intellectuels dans l'embarras. Le racisme antiblanc, ou antimanifestant, a bouleversé les vieux schémas. Il n'est plus possible d'appliquer des modèles anti-communautaristes ou anti-islamistes classiques. Les «casseurs» ne sont ni de nouvelles «classes dangereuses», ni de nouveaux héros. Toute ressemblance historique devient douteuse. Ces jeunes casseurs sont plus proches du modèle TF1 - devenir une star à tout prix - que de Gavroche!» On assisterait, selon Taguieff, à une banalisation du critère racial. En dehors de la réponse sécuritaire, aucun homme politique ne serait capable d'apporter des réponses à ces émeutes à dimension ethnique. Le recours à des pensées slogans aussi bien à droite qu'à l'extrême gauche renforcerait toujours, selon Taguieff, cette situation.

Pour le sociologue lean-Pierre Le Goff, auteur de Mai 68, l'héritage impossible (2002), la tentation des slogans serait la même concernant l'image de jeunesse: «Il y a comme une fuite dans l'imaginaire avec l'idée que c'est reparti comme avant, au bon vieux temps de la lutte des classes. Les discours des jeunes et des moins jeunes appelant à la grève générale sont une sorte de bulle hors de la réalité.»

On peut voir cependant dans cette prise de parole autre chose qu'une simple utopie. Le philosophe Jacques Rancière, par exemple, est moins sceptique. Les citoyens, pense-t-il, sont en attente d'«une communauté politique qui excède le vote. Ce à quoi nous assistons, c'est peut-être à la constitution d'une opinion politique se démarquant de ses seuls enjeux électoraux». Cette permanence de la tradition politique insurrectionnelle française n'a en effet rien de honteux. Le mélange des générations dans les manifestations en atteste. La fracture générationnelle n'est d'ailleurs pas si forte que cela, selon le philosophe libéral Philippe Raynaud. Voilà pourquoi il n'apprécie pas les analyses «antivieux» notamment soutenues par le sociologue Louis Chauvel. Il amplifierait, selon lui, le fossé entre les générations. «Les jeunes, s'emporte Raynaud, entrent sur le marché du travail beaucoup plus tard qu'auparavant. Dans les classes moyennes, qui les entretient? Les vieux! C'est donc un jeu à somme nulle. L'oppression des jeunes par les baby-boomers est en partie un leurre, c'est une thèse réductrice qui ne tient pas compte de cette donnée.» Le philosophe Alain Finkielkraut est moins tranché. Mais il se méfie également des incantations concernant la jeunesse du monde. «Je n'ai pas la compétence requise pour savoir si le CPE était une réponse valable au problème du chômage des jeunes. Mais je n'ai pas apprécié l'unanimisme qui a accompagné le mouvement. La révolte est aujourd'hui un mot prestigieux. Elle est devenue la valeur suprême. Mais se révolte-t-on encore quand tout le monde se révolte en même temps, de Daniel Auteuil à Sharon Stone? «Sommes-nous tous des mutins de Panurge?» comme disait le regretté Philippe Muray.» Sans doute pas. D'ailleurs, le rédacteur en chef de la revue le Débat, Marcel Gauchet, ne partage pas exactement ce point de vue. Il considère avec empathie l'inquiétude de la jeunesse.

«Cette crise, précise Gauchet, a été un formidable révélateur du malaise étudiant dans son ensemble. L'université est une institution à la dérive. Le parcours des études y devient de plus en plus illisible. Et le LMD (licence-maîtrise-doctorat) n'arrange rien! L'harmonisation européenne des diplômes complique les filières et rend opaque le contenu des diplômes. Les étudiants ont exprimé une réelle anxiété devant l'avenir. Les enfants des classes moyennes ont découvert ce que sera leur vie professionnelle dans un marché du travail ultratendu. Les enfants d'immigrés, eux, savent déjà à quoi s'en tenir. Les autres ressentent la paupérisation de l'université comme une vraie menace.»

La cristallisation qui s'est opérée de Poitiers à Rennes en passant par Roanne ou Lannion, vient de là. Elle fut mal comprise par nombre d'éditorialistes de la presse. Le phénomène explique pourtant en grande partie la rencontre entre les salariés et les étudiants, entre les syndicats et le mouvement social. «Ce n'est pas un hasard si la fronde est venue de l'Ouest, souligne Béatrice Gibelin. La prise de conscience de l'insécurité sociale est venue des classes moyennes. A Rennes, l'université est encore au centre de la ville. A Montrouge ou porte de Clignancourt, les annexes de l'université de Paris sont des non-lieux. En outre, à Rennes, le sentiment régional est fort. Le refus de la centralisation parisienne est réel. En s'en prenant aux lignes de TGV, les étudiants anti-CPE ont manifesté leur ras-le-bol de la capitale.» Mais pas forcément des examens...?

Julien Charnay et Philippe Petit

Publié dans Presse écrite

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