INTELLECTUELS FRANCAIS - Pierre Manent, le libéral dissident

Publié le par Julien Charnay

                                                                                     

 























Numéro du 24 décembre 2006

Pour ce disciple de Raymond Aron, le libéralisme est d'abord politique. Et l'Europe ne doit pas se définir que sur le plan économique.

 

Le libéralisme est à redécouvrir. Loin, très loin d'un néolibéralisme dérégulateur et autodestructeur. Pour s'en convaincre, il suffit d'aller à la rencontre des authentiques libéraux. Pierre Manent en est un. Atlantiste mais anti-guerre d'Irak et étranger aux sirènes des «déclinologues» rêvant de rupture, il ne transige pas sur ses convictions. Jamais, peut-être, ce philosophe de 57 ans n'a eu autant de choses à nous dire. De retour avec un petit livre, la Raison des nations, il se plie volontiers à la «conversation civique». Le thème? La démocratie libérale, la nation et la religion. Ce sont là ses trois principaux axes de recherche depuis Naissances de la politique moderne: Machiavel, Rousseau, Hobbes, paru en 1977.


Un style limpide

 
Manent était alors assistant de Raymond Aron au Collège de France. Une rencontre décisive. Il lui rendra d'ailleurs hommage en 1983 dans un article intitulé «Aron éducateur». Il y parle déjà de la nation, de l'Europe et de son enracinement spirituel: «L'histoire de chaque nation européenne est trop particulière pour que l'esprit européen puisse être autre chose que l'esprit des nations européennes. (...) C'est parce que Raymond Aron, par tant de traits, était un patriote français que sa contribution à l'esprit européen, à la communication des nations européennes et de leurs mémoires a été si féconde.»

De son maître, il héritera d'abord d'une grande clarté. Le séminaire qu'il tient à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess) est un modèle du genre. Ses interventions sont soigneusement rédigées à la main dans un style limpide dont témoigne son Cours familier de philosophie politique. «Ses manuscrits lui ressemblent: très construits, bien pensés et dont la prose reproduit, si je puis dire, le son de sa voix», confie son éditeur, Ran Halévi.

L'expérience de la cité antique et l'héritage religieux sont les deux principales clés ouvrant à la compréhension de l'oeuvre de Manent. Le retour aux Grecs s'impose dans la mesure où les Athéniens furent les premiers à relier le problème humain à la question du gouvernement des hommes et du meilleur régime. Quant au problème théologico-politique, Manent en fait le point de départ des recherches qu'il a menées sur le libéralisme politique. Pour lui, l'homme moderne puise en effet son identité dans une révolte contre l'emprise du christianisme. Une position divergente de celle du philosophe Marcel Gauchet. Délivré de la grâce, le nouvel homme se pose comme détenteur de droits naturels et part à la recherche d'une forme politique à même d'instituer la liberté. Celle qui se dessine s'inscrit aussi dans une rupture avec l'ordre naturel et hiérarchique de l'Antiquité. De ce double discrédit de la cité et de l'Eglise, dont Pierre Manent analyse la fragilité dans un livre puissant (la Cité de l'homme), naît la nation au coeur de la modernité libérale.

C'est toute l'originalité du philosophe que d'articuler le problème de la nation comme forme politique à celui, plus traditionnel, du meilleur régime. Alors que la «passion de la ressemblance» et le culte d'un monde sans frontières régnent sans partage, Pierre Manent aurait, dit-on, un peu hésité avant de publier son dernier ouvrage. En 2003, victime de l'offensive de Daniel Lindenberg contre les «néoréactionnaires», le philosophe avait pu prendre toute la mesure du politiquement correct. Mais, fidèle en cela à Aron, rien ne saurait avoir raison de son indépendance d'esprit. Partisan de longue date d'un étroit dialogue transatlantique, il n'hésita pas, par exemple, à prendre ses distances avec la politique irakienne de Bush devant un parterre de conservateurs aux Etats-Unis.

Libéralisme politique et nation


Mais pas question, à l'inverse, de verser dans le chauvinisme. Les faiblesses de la position française à l'ONU n'échappèrent pas à son jugement critique. «Ses intentions politiques ne sont pas les mêmes que les souverainistes, qui sont la plupart du temps anti-atlantistes et antilibéraux», explique son collègue et ami Philippe Raynaud. Dans les débats en cours sur l'Europe, il fustige, Tocqueville en main, le despotisme de ces chers démocrates qui veulent soustraire à toute discussion l'entrée de la Turquie... au nom même de la tolérance et de la morale! Pierre Manent pense politiquement. En l'occurrence, la religion: l'islam se donne comme une réalité objective que les Européens ne parviennent pas à regarder en face. Il est temps de ramener à la raison l'Homo democraticus européen. De le délivrer de cette illusion progressiste d'une unification prochaine de l'Europe autour de valeurs universelles abstraites. A trop vouloir se débarrasser du vieux tricot de l'Etat-nation, il risque de se retrouver nu dans une Europe sans forme.

Or, «tout tient à la politique», disait déjà Rousseau. Par son attachement viscéral à cet ordre du gouvernement des hommes, l'auteur d'une Histoire intellectuelle du libéralisme est un cas à part dans la famille libérale. A l'heure où la scène médiatique française est envahie par la thématique du «déclin» et de la «rupture», portée parfois par la haine de soi, Pierre Manent entend continuer à jouer sa propre partition. «Dans ce déclin, le rôle du «mauvais gouvernement» est décisif. Je ne donnerai qu'un exemple: quel que soit le gouvernement, presque tous les arbitrages se font au détriment de la recherche et des universités. Par le fait même, on ne peut qu'admirer un pays qui parvient malgré tout à maintenir un niveau de performances honorable... Quant à la rupture, j'ai remarqué que, pour ses partisans les plus emphatiques, ce n'était jamais le moment. C'est ainsi que mon ami Baverez a eu des mots très durs contre le CPE...» Manent cultive l'art de la dissonance. Son libéralisme est d'abord politique. Certes, il a beau jeu de rappeler que «ce sont les économies libérales qui ont été le moteur des extraordinaires progrès de la richesse dans le monde», contre une gauche qui ne «sait que dire non» et crier à l'horreur économique. Mais, pour lui, «toute politique doit marier le choix et la nécessité. En France, les libéraux nous tordent le cou pour nous forcer à voir la nécessité de la mondialisation, de la construction européenne etc. La mondialisation est un «fait», certes, mais cette constatation ne fait pas une politique

Il y a tout juste un an, il ne partageait pas franchement l'enthousiasme de ses amis libéraux pour le projet de constitution européenne. Obsédée par l'économie, l'Europe se détournerait d'un nécessaire questionnement sur elle-même: «Il faut d'abord mettre un terme à l'obsession de la «concurrence» qui ne fait qu'exaspérer tour à tour chaque pays et l'inciter à se retourner contre la Commission qui n'a pas besoin de ça.» Après l'élargissement, l'Europe aurait, selon lui, encore moins de chances qu'avant de se constituer sur les bases de son organisation intérieure. Que faire? «Le salut ne peut venir que de la pression qu'exercent sur nous les «masses spirituelles» extérieures: les Etats-Unis, l'Islam, la Chine, etc. C'est notre place dans le Tout qui donnera sa couleur et sa forme, sa densité à l'ensemble jusqu'à présent informe que nous appelons l'Europe. Quelle est la politique iranienne de l'Europe? C'est en affrontant ce genre de question que l'Europe se définira.» En ces temps d'incertitude, souhaitons que Pierre Manent s'invite plus souvent encore dans la conversation civique.


Julien Charnay

Publié dans Presse écrite

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Colin 24/10/2006 15:16

nous pouvons nous intérroger sur les fait de savoir si en réalité les libéraux ne seraient pas tous des dissidents qui s' ignorent
http://politique1.over-glob.fr