ESSAI / CHRISTOPHER LASCH - Sujet assiégé

Publié le par Julien Charnay






















 


Numéro 17 - Mars 2008



Note de lecture : Le Moi assiégé
février 2008, Climats - (The Minimal Self, 1984, 
W W Norton & Co Inc)

De Myspace aux blogs en tous genres, des palais de la République aux émissions de télé-réalité, notre époque fournit son lot de Narcisses. En matière d’obsession de soi, la redécouverte de la pensée de l’Américain Christopher Lasch s’impose, permettant de prendre un peu de distance et d’échapper aux lieux communs. Alors que l’« amour de soi » traditionnel sous-tend « un sens du moi fort et stable », « les Narcisses contemporains souffrent d’un sentiment d’inauthenticité et de vide intérieur ». Tirées de La Culture du narcissisme (1979), ces expressions mettent en lumière l’« homme psychologique de notre temps » dont Lasch a dessiné les contours en vue d’interroger notre culture. Pertinente, l’œuvre de cet intellectuel inclassable (1932-1994), issu de la gauche mais réfractaire à la religion du progrès, est une référence pour de nombreux penseurs. Un seul ouvrage de lui n’avait pas encore été traduit en français, c’est désormais chose faite avec la parution aux éditions Climats du Moi assiégé. Essai sur l’érosion de la personnalité. Publié en 1984 sous le titre The Minimal Self, l’ouvrage prolonge La Culture du narcissisme en s’interrogeant sur la difficulté du sujet contemporain à penser son individualité par rapport au monde.
 
Soumis à un environnement « implacable et ingérable » hypothéqué par le spectre de catastrophes écologiques et nucléaires, le moi est assiégé par cette question de la survie qui envahit son quotidien. L’expérience des camps de la mort, qui hante la mémoire collective, en vient à être vécue comme métaphore du monde moderne. L’individu se détache de tout engagement sur le plan émotionnel, multiplie les postures ironiques, détourne son regard de l’avenir pour se limiter à la poursuite de petits objectifs facilement atteignables. Une telle vie ponctuée d’événements isolés, le sujet éprouve une grande difficulté à la penser sur le mode du récit, incapable de situer son moi en rapport avec un monde commun évanescent. « Dans une époque troublée comme la nôtre, la vie quotidienne se transforme en un exercice de survie. Les gens vivent au jour le jour. Ils évitent de penser au passé, de crainte de succomber à une “nostalgie” déprimante ; et lorsqu’ils pensent à l’avenir, c’est pour y trouver comment se prémunir des désastres que tous ou presque s’attendent désormais à affronter. […] Assiégé, le moi se resserre jusqu’à ne plus former qu’un noyau défensif, armé contre l’adversité. L’équilibre émotionnel requiert un moi minimal, et non plus le moi impérial d’antan », écrit Christopher Lasch. Si les contours du moi s’érodent ainsi, c’est d’abord parce que l’individu est aux prises avec les conditions sociales propres à l’industrie moderne de masse. Là où les objets « faits main » marquaient clairement l’existence d’un lien entre le travailleur et son environnement, le règne de la marchandise et de l’image témoignent de l’émergence d’« un monde de rêve », « environnement pré-fabriqué qui fait directement appel à nos fantasmes intimes sans jamais nous rassurer sur le fait que nous avons participé à sa création ».

L’érosion de la personnalité prend tout son sens au cœur du périple de l’art et de la littérature des années 1950 à 1970 auquel Lasch, dans Le Moi assiégé, nous invite à participer. L’artiste contemporain se désengage, sa subjectivité devient un fardeau. Les romans de Thomas Pynchon, par exemple, traduisent ainsi une forme d’ironie à l’encontre du « moi impérial » de l’écrivain romantique, qui prétendait « imposer l’ordre au chaos » par les mots. L’art moderne est marqué par cette quête d’un retour à l’expérience pré-natale d’unité absolue avec le monde, par cette volonté de voir le moi s’effacer et se fondre dans son environnement. De la même façon, l’écologie et le pacifisme versent dans un même « fantasme de régression symbiotique », qui n’est jamais que la face inversée du désir d’autarcie exprimé par la technologie. L’individu oscille ainsi entre deux tentations, symptômes du moi assiégé : prendre congé de la nature, ou ne faire qu’un avec elle

Le sombre tableau esquissé par Christopher Lasch est une invite à sauver l’idée d’une individualité authentique. Ce n’est que par la médiation de la culture, et  l’existence d’un monde commun, que l’homme peut assumer la séparation originelle, définitive, avec son environnement. Il ne recouvrira son intégrité personnelle et sa liberté qu’à la condition d’adjoindre à sa quête spirituelle d’unité avec le monde un certain sens des limites.

Julien Charnay

Publié dans Presse écrite

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