Présentation

Julien Charnay

 

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        Journaliste 


"Philosophie Magazine" (depuis 2007)

"Books" (depuis 2009)

"Talks In The City"    (automne 2008)

"Ripostes" - France 5 (2007-2008)

"Marianne" - pages "Idées" (2003-2007)


Directeur de collection


"Bourin Editeur" - Paris
(depuis janvier 2009)

 

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Numéro 43, octobre 2010

 

 

A l'approche des élections de mi-mandat, le président des Etats-Unis doit faire face à une opinion publique inquiète, minée par la crise. Si Obama a mené à bien des réformes ambitieuses, son interventionnisme passe mal dans un pays libéral. En atteste l'opposition de ces deux grands intellectuels américains.

 

 

"Le Président Obama renoue avec Jefferson et Roosevelt"


 

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Benjamin Barber enseigne les sciences politiques à l’université du Maryland. Conseiller de Bill Clinton dans les années 1990, il est l’auteur notamment de Djihad versus McWorld  (Desclée de Brouwer, 1996) et plus récemment de Comment le capitalisme nous infantilise (Fayard, 2007).

 

 

"Il faut resituer l’action d’Obama au vu de l’épouvantable marasme dans lequel George W. Bush a laissé le pays. Sa réforme de la santé, historique, est la consécration d’un travail de deux générations puisque Jimmy Carter et Bill Clinton s’y étaient essayés sans succès. Étant donné la prééminence d’une philosophie néolibérale, l’extension de la couverture santé à près de 40 millions de citoyens jusque-là exclus du système relève du miracle. D’une façon plus générale, les importantes réformes engagées en politique intérieure (relance de l’économie, régulation du secteur financier) marquent le retour à une tradition intellectuelle favorable à l’intervention du gouvernement dans l’économie. L’idée d’un État oeuvrant au bien commun, garant de la primauté de l’intérêt général sur les intérêts particuliers, a d’abord trouvé un écho au XVIIIe siècle chez certains Pères fondateurs tels les philosophes Samuel Adams, William Penn ou encore Thomas Jefferson. Cette même vision inspira, au XIXe siècle, Abraham Lincoln, défenseur de l’intégrité de l’Union pendant la guerre de Sécession et fer de lance du combat pour l’abolition de l’esclavage. Elle a aussi inspiré Theodore Roosevelt, qui s’attaqua aux monopoles et à qui l’on doit la création des parcs naturels. Enfin, cette philosophie triomphe au XXe siècle avec, dans les années 1930, le New Deal de Roosevelt puis, dans les années 1960, le projet de « Grande société » de Johnson.


En parallèle, une seconde tradition traverse l’histoire américaine. Fondée sur une méfiance à l’égard de l’intervention de l’État et de la démocratie majoritaire, elle est portée par le parti républicain depuis la révolution intellectuelle menée par Ronald Reagan. Obama rompt avec cet héritage. Pour lui, il revient à l’État de pallier les déficiences du marché lorsqu’il est incapable d’assurer à tous les individus l’accès aux biens élémentaires. De fait, sans le plan de relance adopté il y a deux ans, au coeur de la crise, l’Amérique serait aujourd’hui plongée dans une récession profonde et durable : Obama a permis à l’État de jouer son rôle de stimulateur de l’économie et d’employeur de dernier recours. Il faut aussi saluer sa réforme visant à encadrer les pratiques de Wall Street et à réguler les crédits à la consommation, une première ! Après tout, sans l’intervention de l’État, la finance aurait pu ne pas survivre à ses propres dérives. En politique étrangère, Barack Obama incarne un nouveau multilatéralisme prenant acte de ce que le monde actuel est placé sous le signe de l’interdépendance. C’est là aussi une rupture fondamentale alors qu’il aurait été plus facile de laisser croire à l’opinion publique que l’Amérique peut continuer sur la voie de l’unilatéralisme. J’aurais certes aimé que le Président accomplisse davantage en matière écologique, et je continue à être critique envers la guerre menée en Afghanistan. Mais l’essentiel est l’accent mis sur la coopération dans un monde où les problèmes ne peuvent se régler qu’à l’échelon global."

 

Propos recueillis par Julien Charnay

 

 

 

"Barack Obama bafoue notre tradition libérale"

 

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Ken Weinstein est directeur du think tank "Hudson Institute", ancien conseiller du sénateur républicain John McCain et spécialiste de théorie politique et de relations internationales. Dernier ouvrage publié (non traduit) : The Essential Herman Kahn  (Lexington Books, 2009).

 

 

"Lors de la campagne de 2008, il s’était posé en rassembleur afin d’arracher le pays à la conflictualité après les huit années de la présidence Bush. Mais à peine élu et malgré la formation d’un gouvernement bipartisan, Obama n’a fait que raviver la division politique du pays. J’en veux pour preuve sa politique économique inspirée en tout point par une philosophie que je qualifierais d’« étatiste ». Beaucoup s’attendaient à le voir s’inscrire dans la lignée de Clinton qui n’avait pas rompu avec l’héritage de Reagan : primat du marché dans l’économie et limitation des dépenses publiques. Mais Obama est venu rompre ce consensus économique élaboré au cours des dernières décennies, par une centralisation des politiques économiques, une fédéralisation de l’assurance-maladie, une remise en cause des réductions d’impôts.


Avec son plan de relance, il a cru bon de faire porter à l’État la casquette d’employeur, engageant des programmes coûteux, alors qu’il aurait été préférable de passer par des crédits d’impôt auprès des acteurs privés, premiers moteurs de la création d’emploi. On sait qu’avec cette forme d’intervention publique directe, les programmes (et donc les dépenses) finissent par s’institutionnaliser au mépris de tout réalisme économique. La réforme de la santé puise à cette même source intellectuelle : la primauté de l’État se manifeste dans l’obligation faite aux individus de se procurer une assurance, qui est un bien privé. Le texte d’Obama pourrait s’exposer à de sérieux problèmes juridiques au regard de la Constitution. Qu’en est-il de la liberté individuelle quand on force les individus à acheter quelque chose ? Une reprise en main politique passera par un retour aux fondamentaux de la politique américaine : la croyance envers le libre marché et l’entrepreneuriat la responsabilité individuelle et l’affirmation des intérêts américains sur la scène internationale. Le mouvement « Tea Party », caricaturé pour des dérapages minoritaires et constitué de patrons de PME qui s’inquiètent des impôts et des déficits, jouera prochainement un rôle central, redéfinissant peut-être le spectre politique. Je serais moins sévère sur la politique étrangère. Obama ne s’écarte pas des fondamentaux : primauté de l’Amérique sur la scène internationale, défense de la démocratie, attitude proactive face aux nouvelles menaces. La guerre en Afghanistan est une priorité et il a fini par faire preuve de fermeté vis-à-vis de l’Iran. Par ailleurs, le camp de Guantanamo n’est toujours pas fermé, ce qui témoigne des difficultés que pose le traitement juridique des terroristes, au-delà des arguments simplistes de la campagne. Toutefois, Obama s’est montré encore trop peu capable de trouver les mots appropriés pour désigner l’ennemi qu’est l’islamisme radical, et n’a pas suffisamment mis l’accent sur la promotion des droits de l’homme, en Chine, en Iran et ailleurs. Je lui ferais aussi le reproche de son manque de concertation avec nos alliés occidentaux."

 

Propos recueillis par Julien Charnay

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Numéro 38, avril 2010

 

 

 

Promis à une belle carrière universitaire, Matthew B. Crawford a préféré le métier de mécanicien. Dans son livre, best-seller aux Etats-Unis, il dénonce l'aliénation d'un travail intellectuel sans qualité. Et vante l'intégrité et l'intelligence du travail manuel. Parcours à suivre...

 

Son parcours aurait pu le mener chez les « cols blancs », mais quand en 1989, tout juste sorti de l’université de Californie (Santa Barbara) avec une licence de physique, il part à l’assaut du marché du travail, il déchante très vite. Ses connaissances d’électricien, acquises au cours de son adolescence dans une communauté nomade, lui sont alors d’un grand secours. Il vend ses services dans la rue, et ses dépliants publicitaires jouent la franchise : « Sans certificat, mais consciencieux. » « Je me suis rendu compte que j’obtenais beaucoup plus de réponses que pour les emplois en lien avec mon diplôme de physique. »


Nous voilà au cœur d’Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail (La Découverte) – son best-seller traduit et publié en France, un essai visant à réhabiliter la valeur du travail manuel, dont il accouche en 2008 à la lumière de son parcours à mi-chemin entre le monde des outils et celui les livres. Car Matthew Crawford a une passion pour la philosophie, qui le ramène, en 1990, sur les bancs de la prestigieuse université de Chicago et son département de philosophie politique. Dix ans après, il en sort avec un doctorat. « Malgré le plaisir à l’étude des classiques, ce travail intellectuel n’a jamais pu éclairer complètement mes expériences de travail manuel – dont je tire un plus grand sentiment de compétence », explique-t-il.

 

Rattaché à un laboratoire de la fac de Chicago, il ne tient pas en place, peine à trouver l’énergie nécessaire pour s’assurer un avenir de professeur. C’est plutôt l’école buissonnière et des journées entières à jouer secrètement les apprentis mécanos dans un atelier improvisé à quelques encablures de l’université. Renouant avec le travail manuel, Crawford déserte peu à peu les séminaires et s’attaque à une Honda CB360 de 1975 dans son local de fortune. « La pure matérialité de cette expérience et la limpidité de ses exigences techniques étaient un baume pour mon âme en proie à la panique du chômage », écrit-il. Mis au défi par le démarreur de l’engin, il rencontre Fred, qui tient un garage de motos qui a les allures d’un magasin d’antiquités. « Sa vie semblait plus libre que la mienne », se souvient-il. C’est le déclic. Une expérience malheureuse à la tête d’un think tank de la nébuleuse de Washington finit de le convaincre et l’entraîne définitivement hors de la vie de bureau. « Mon institut était financé par des fonds privés, se rappelle-t-il, et mes argumentaires se devaient d’avoir une certaine orientation, au risque de tordre les faits. Aux dires de mon supérieur, l’essentiel était de projeter vers l’extérieur une image de rationalité – même s’il n’en était rien. » Dès lors, son objectif est d’ouvrir son propre « bike shop ». Chose faite en 2004, à Richmond, en Virginie, dans le Sud des États-Unis. « Je renouais avec un travail intègre, à l’abri de la manipulation et de la dissimulation. Ce travail était l’occasion se sortir d’une sorte d’enfermement sur moi. » Contre le phénomène de routine et d’aliénation du travail intellectuel, il insiste sur la richesse de son métier actuel : «C’est d’abord ce sentiment de me réaliser dans l’agir humain, d’être en prise directe avec le monde extérieur par l’intermédiaire des objets matériels, qui existent hors de moi. Et puis, ce travail fait appel à l’intelligence. Comme je travaille sur des vieux engins n’ayant pas roulé depuis des années, il m’est impossible de suivre à chaque fois la même procédure, car tout est affaire de contexte, de circonstances matérielles contingentes : à moi d’identifier les éléments pertinents d’une situation donnée, pour ensuite formuler clairement le problème, et m’y attaquer. » 

 

Sa réflexion mûrit. Dans sa ligne de mire : l’opacité de la chaîne des responsabilités et la difficulté à évaluer la valeur d’un travail qui sont autant de traits de l’âge postindustriel. Il prend le cas des managers d’Apple en charge de l’i-pod : « Le travail de l’équipe fait partie d’une vaste et complexe entité dont l’objectif est de produire de la culture, et il est difficile de mesurer les contributions individuelles à un tel effort. Sur un chantier, vous disposez de critères objectifs pour évaluer votre propre contribution indépendamment des autres, et ce sont ces mêmes critères qui serviront à vos camarades de travail pour vous juger. » L’émergence des nouveaux métiers, manipulateurs de symboles et de chiffres, marque, pour lui, une dangereuse fuite en avant dans l’abstraction. « La crise a souligné combien les traders de Wall Street étaient éloignés des conséquences directes de leurs actions. Par contraste, le sentiment aigu de ce que le pire peut survenir à tout moment sous mes propres yeux, ou lorsque mon client aura repris la route, constitue la toile de fond de mon travail. C’est l’expérience d’une forme de responsabilité individuelle. » 

 

Pour Crawford, la séparation du « penser » et du « faire » se donne à voir dans la vie quotidienne. Il ne peut s’y résoudre, lui qui a eu l’idée d’écrire en auscultant une voiture. « J’ai ouvert le capot et découvert avec stupéfaction qu’il en cachait un second. Dans la société actuelle, nous sommes mis de plus en plus à distance des tâches matérielles. Face à cela, il m’est apparu important de réhabiliter la vision d’un monde intelligible et qui invite à l’action humaine. » Il s’inspire des travaux du sociologue Christopher Lasch et s’alarme, comme lui, de la prédominance du narcissisme de nos sociétés. Inscrit dans une logique de consommation où il pense jouir d’une liberté totale, et chaque jour un peu plus éloigné des réalités pratiques les plus élémentaires, l’individu contemporain nourrit une illusion d’omnipotence qui masque sa profonde dépendance aux autres. « Lorsqu’une machine à laver tombe en panne, l’être humain doit bien se demander quels sont ses besoins à elle. En de telles circonstances, la technologie n’est plus l’expression de notre maîtrise de l’univers, mais un affront à notre narcissisme », se plaît-il à noter.

 

Cette réalité lui tient à cœur. Alors, une fois par semaine, il délaisse ses outils et se rend à l’université de Virginie, où il a décroché une bourse de recherche. Mais, en ce moment, c’est la promotion de son livre qui l’occupe, un livre qu’il a « conçu comme un message chuchoté à l’oreille d’une jeune personne, pour montrer qu’il existe un autre chemin que les jobs “intellectuels” auxquels tout le monde prétend ». La preuve est faite.

 

Julien Charnay

 


Matthew B. Crawford en cinq dates :

 

1965. Naissance en Californie.

1989. Licence de physique à l’université de Californie (Santa-Barbara) et électricien.

2000. Doctorat de philosophie politique à l’université de Chicago.

2002. Ouverture de Shokoe Moto, son garage de Richmond (Virginie)

2009. Parution de Shop Class as Soulcraft (Penguin Press).


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Numéro 36 - Février 2010

Guerre d'Afghanistan : "Quand une puissance occupe un territoire, elle acquiert des obligations morales"

Pour le philosophe américain Michael Walzer*, le pari d’Obama en Afghanistan est suspendu au rétablissement de l’ordre politique.


Philosophie Magazine
: En envoyant 30 000 hommes supplémentaires en Afghanistan, Barack Obama ne prend-il pas le risque d’une rupture avec l’opinion publique et d’un scénario rappelant le Vietnam ?


Michael Walzer : Il se peut qu’Obama aille à l’encontre de l’opinion publique, mais, en démocratie, les sondages ne vous donnent pas mandat. Aujourd’hui, il est fidèle à sa promesse de campagne – retrait d’Irak et effort accru en Afghanistan. Il aurait été dans une position inconfortable s’il n’avait pas répondu aux attentes de ses généraux. Mais sa décision n’est pas sans risque, car je suis sceptique quant à la possibilité d’un succès d’ici à la fin de 2011 – date à laquelle Obama promet un retrait si les objectifs sont atteints. (...)

* Chercheur à Princeton University, et directeur de la revue "Dissent".


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Un extrait
audio de l'interview est à l'écoute.

Michael Walzer évoque ici l'une des obligations morales qui pèsera sur les épaules des occidentaux au moment du retrait d'Afghanistan : protéger les civils les plus vulnérables (par analogie avec la théorie de la justice de Rawls).

 








Numéro 34 - Novembre 2009


Pourquoi l'Amérique redoute-elle la Sécu ?


Incompréhensible en France, l'hostilité dans l'opinion américaine au plan de santé de Barack Obama s'explique par une autre conception de la liberté de l'Etat.


Barack Obama entrera-t-il à nouveau dans l'histoire avec sa réforme de la santé ? Fidèle à sa promesse de campagne électorale, le Président fait le pari d'un projet sur lequel plusieurs de ses prédécesseurs ont échoué : offrir une couverture médicale à tous les Américains. Son chantier, lancé depuis mars, prévoit une intervention croissante de l'Etat fédéral pour réguler un système de santé très coûteux (16% du PIB) et laissant près de 50 millions de citoyens sans couverture. (...)

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Numéro 36 - Juillet / août 2009


Recension - Qu'est-ce que l'homme ? - Chantal Delsol (Cerf, 2008)


C’est une question immense que celle posée en couverture du dernier ouvrage de Chantal Delsol. Par-delà le champ de réflexion ouvert, l’interrogation porte aussi en elle une affirmation : il est -encore- possible de dire quelque chose de l’homme. A rebours de notre « modernité tardive », qui promeut l’idée d’un être par essence indéterminé, la philosophe s’emploie à refonder une démarche de type anthropologique. C’est par la négative, dans les moments où l’effacement de l’homme révolte notre conscience, que s’impose à nous comme une évidence la permanence des traits humains. Dans une langue d’écrivain, Chantal Delsol convie le lecteur à un voyage à travers les siècles et les civilisations d’où il ressort qu’en tout temps et tout lieu, l’homme demeure cet être tourmenté par les mêmes questions : la conscience du temps qui s’écoule et le conduit à la mort, le partage entre le bien et le mal, l’impératif de transmission porté par la culture, l’équilibre délicat entre lien et distance, enracinement et émancipation.

 

Julien Charnay

Numéro 6, juin 2009


Mary Beard, "What made the Greeks laugh ?"
Times Literary Supplement - 18 février 2009



Article traduit par Julien Charnay

On connaît Auguste en Empereur, Cicéron en grand orateur et Démocrite en grand philosophe. Mais tous trois étaient aussi de fieffés blagueurs. Dans l'Antiquité, le rire était au coeur de la vie sociale, intellectuelle et politique. Les tyrans s'en servaient pour affirmer leur pouvoir, les peuples pour le fustiger, les poètes pour divertir et les philosophes pour penser. Mais de quelle étoffe étaiet vraiment fait l'humour grec ? C'est l'énigme que tente de résoudre l'hélleniste Stephen Halliwell dans une somme consacrée aux théories antiques du rire. Un livre fabuleux, se réjouit Mary Beard, elle aussi professeur de lettres classiques. Mais qui ne nous dit rien de l'humour tel qu'on le pratiquait, rien d'une culture qui nous a enseigné comment plaisanter. Elle initie donc le lecteur moderne à ces blagues grecques, déconcertantes parfois, familières souvent. C'est l'histoire d'un type qui demande à un eunuque...

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Le livre recensé 

Greek Laughter (Columbia University Press, 2009)
- S. Halliwell

Stephen Halliwell est hélleniste. Professeur de lettres classiques à l'université de St. Andrews, en Grande-Bretagne, il est l'auteur de nombreux livres, dont
The Aesthetics of Mimesis ("L'esthétique du mimétisme").

 

L'auteur de l'article


Mary Beard

Professeur de lettres classiques à Cambridge, Mary Beard est critique littéraire au Times Literary Supplement. Elle vient de publier Pompeii. The Life of a Roman town ("Pompéi. La vie d'une veille romaine") et a récemment donné une série de conférences sur "le rire à Rome" à Berkeley. Ses prises de position, souvent à contre-courant, ont fait d'elle une vedette de la vie intellectuelle britannique.

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Au IIIe siècle avant J.-C., tandis que les ambassadeurs de Rome négociaient avec la cité grecque de Tarente, un éclat de rire malvenu coupa court à tout espoir de paix (1). Les auteurs de l’Antiquité ne sont pas tous d’accord sur la cause exacte de l’hilarité grecque, mais tous pensent que ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase romain, conduisant à la guerre.


L’un des récits de la scène incrimine le mauvais grec parlé par Postumius, le chef de la délégation romaine. Les Tarentins n’auraient pu dissimuler leur amusement devant cet homme au très singulier accent et à la grammaire pour le moins défaillante. L’historien Dion Cassius, lui, fait porter la responsabilité de l’affaire sur l’habit romain. « Bien loin de les recevoir correctement, écrit-il, les Tarentins se moquèrent de la toge, entre autres choses. C’était le costume par excellence de la Cité, celui que l’on portait pour se rendre au Forum. Les émissaires l’avaient revêtu pour faire honneur à l’événement, ou par peur – pensant s’assurer ainsi le respect des Tarentins. Au lieu de quoi ils essuyèrent les railleries de bandes de joyeux drilles. » L’un d’entre eux, poursuit-il, alla même jusqu’à « s’accroupir et chier » sur le vêtement incriminé. Si la chose est vraie, elle pourrait bien aussi avoir contribué à l’indignation romaine. Pourtant, c’est le rire que Postumius releva dans sa menaçante et prophétique réponse : « Riez, riez tant qu’il en est encore temps ; car vous pleurerez longtemps quand le moment sera venu de laver ce vêtement de votre sang. »


L’épisode offre un précieux aperçu de la façon dont ces pontifiants Romains enveloppés de leur toge étaient vus par leurs voisins de la Méditerranée antique. Et confirme – occasion rare – que ces encombrantes et ondoyantes robes paraissaient aussi comiques aux Grecs d’Italie du Sud qu’à nous. Mais l’anecdote a aussi le mérite de réunir quelques-uns des principaux ingrédients du rire antique : le pouvoir, l’identité, et le sentiment tenace que ceux qui ridiculisent leurs ennemis seront bientôt eux-mêmes l’objet de leur risée. C’était, à vrai dire, l’une des règles de la « gélastique » (ou « art du rire »), pour emprunter un terme à la nouvelle somme que Stephen Halliwell consacre au rire en Grèce : le blagueur n’était jamais bien loin d’être la cible de ses propres blagues. L’adjectif latin ridiculus s’appliquait ainsi à la fois à quelque chose de risible – « ridicule » au sens moderne – et aux personnes ou aux choses faisant rire à dessein.

Le comique fut toujours l’une des techniques préférées des monarques et des tyrans, tout comme une arme dirigée contre eux. Un bon roi savait, bien sûr, faire preuve d’humour. Quatre siècles après sa mort, l’empereur Auguste était encore loué pour sa tolérance envers les quolibets et autres plaisanteries dont il faisait l’objet. L’un des plus célèbres bons mots de l’Antiquité, dont la postérité s’est étendue jusqu’au XXe siècle – il a été repris à la fois par Freud et par Iris Murdoch dans son roman La Mer, la mer –, était une insinuation ironique concernant la paternité d’Auguste : un jour, apercevant un homme venu d’une province et lui ressemblant beaucoup, l’empereur lui demanda si sa mère avait jamais travaillé au Palais. « Non. Mais mon père, oui » obtint-il en guise de réponse. Il eut la sagesse de le prendre avec le sourire.

Une exquise torture
Les tyrans, eux, ne voyaient pas d’un bon œil les plaisanteries faites à leurs dépens, même s’ils aimaient rire de leurs sujets. Sylla, le dictateur sanguinaire du Ier siècle avant J.-C., était ainsi un philogelos (« amoureux du rire ») bien connu ; et les blagues de potache faisaient partie des techniques d’humiliation utilisées par le despote Élagabal. On raconte qu’il s’amusait à faire asseoir ses invités sur des coussins gonflables pour les voir ensuite disparaître sous la table, à mesure que l’air s’échappait. Mais c’est le désir de contrôler le rire qui fut véritablement la marque de distinction des autocrates antiques (et le signe – désopilant – d’un pouvoir devenu fou). Certains essayèrent de l’interdire, comme Caligula, lors du deuil public de sa sœur [qui était aussi sa maîtresse]. D’autres l’imposèrent à leurs malheureux subalternes aux moments les plus inopportuns. Caligula, encore lui, avait le chic pour en faire une exquise torture : il obligea, dit-on, un vieil homme à assister à l’exécution de son fils un matin, et l’invita le soir même à dîner en sa compagnie, le pressant de rire et plaisanter. Pourquoi, se demande Sénèque, la victime se prêta-t-elle au jeu ? Réponse : l’homme avait un autre fils.


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