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Julien Charnay

          

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Numéro 34 - Novembre 2009


Pourquoi l'Amérique redoute-elle la Sécu ?


Incompréhensible en France, l'hostilité dans l'opinion américaine au plan de santé de Barack Obama s'explique par une autre conception de la liberté de l'Etat.


Barack Obama entrera-t-il à nouveau dans l'histoire avec sa réforme de la santé ? Fidèle à sa promesse de campagne électorale, le Président fait le pari d'un projet sur lequel plusieurs de ses prédécesseurs ont échoué : offrir une couverture médicale à tous les Américains. Son chantier, lancé depuis mars, prévoit une intervention croissante de l'Etat fédéral pour réguler un système de santé très coûteux (16% du PIB) et laissant près de 50 millions de citoyens sans couverture. (...)

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Numéro 36 - Juillet / août 2009


Recension - Qu'est-ce que l'homme ? - Chantal Delsol (Cerf, 2008)


C’est une question immense que celle posée en couverture du dernier ouvrage de Chantal Delsol. Par-delà le champ de réflexion ouvert, l’interrogation porte aussi en elle une affirmation : il est -encore- possible de dire quelque chose de l’homme. A rebours de notre « modernité tardive », qui promeut l’idée d’un être par essence indéterminé, la philosophe s’emploie à refonder une démarche de type anthropologique. C’est par la négative, dans les moments où l’effacement de l’homme révolte notre conscience, que s’impose à nous comme une évidence la permanence des traits humains. Dans une langue d’écrivain, Chantal Delsol convie le lecteur à un voyage à travers les siècles et les civilisations d’où il ressort qu’en tout temps et tout lieu, l’homme demeure cet être tourmenté par les mêmes questions : la conscience du temps qui s’écoule et le conduit à la mort, le partage entre le bien et le mal, l’impératif de transmission porté par la culture, l’équilibre délicat entre lien et distance, enracinement et émancipation.

 

Julien Charnay

Numéro 6, juin 2009


Mary Beard, "What made the Greeks laugh ?"
Times Literary Supplement - 18 février 2009



Article traduit par Julien Charnay

On connaît Auguste en Empereur, Cicéron en grand orateur et Démocrite en grand philosophe. Mais tous trois étaient aussi de fieffés blagueurs. Dans l'Antiquité, le rire était au coeur de la vie sociale, intellectuelle et politique. Les tyrans s'en servaient pour affirmer leur pouvoir, les peuples pour le fustiger, les poètes pour divertir et les philosophes pour penser. Mais de quelle étoffe étaiet vraiment fait l'humour grec ? C'est l'énigme que tente de résoudre l'hélleniste Stephen Halliwell dans une somme consacrée aux théories antiques du rire. Un livre fabuleux, se réjouit Mary Beard, elle aussi professeur de lettres classiques. Mais qui ne nous dit rien de l'humour tel qu'on le pratiquait, rien d'une culture qui nous a enseigné comment plaisanter. Elle initie donc le lecteur moderne à ces blagues grecques, déconcertantes parfois, familières souvent. C'est l'histoire d'un type qui demande à un eunuque...

> Le livre évoqué dans cet article

Le rire grec. Eude de la psychologie culturelle, d'Homère aux premiers chrétiens.

Stephen Halliwell - Cambridge University Press (2009)


Stephen Halliwell est hélleniste. Professeur de lettres classiques à l'université de St. Andrews, en Grande-Bretagne, il est l'auteur de nombreux livres, dont The Aesthetics of Mimesis ("L'esthétique du mimétisme").


> L'auteur de l'article

Mary Beard


Professeur de lettres classiques à Cambridge, Mary Beard est critique littéraire au Times Literary Supplement. Elle vient de publier Pompeii. The Life of a Roman town ("Pompéi. La vie d'une veille romaine") et a récemment donné une série de conférences sur "le rire à Rome" à Berkeley. Ses prises de position, souvent à contre-courant, ont fait d'elle une vedette de la vie intellectuelle britannique.

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Au IIIe siècle avant J.-C., tandis que les ambassadeurs de Rome négociaient avec la cité grecque de Tarente, un éclat de rire malvenu coupa court à tout espoir de paix (1). Les auteurs de l’Antiquité ne sont pas tous d’accord sur la cause exacte de l’hilarité grecque, mais tous pensent que ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase romain, conduisant à la guerre.


L’un des récits de la scène incrimine le mauvais grec parlé par Postumius, le chef de la délégation romaine. Les Tarentins n’auraient pu dissimuler leur amusement devant cet homme au très singulier accent et à la grammaire pour le moins défaillante. L’historien Dion Cassius, lui, fait porter la responsabilité de l’affaire sur l’habit romain. « Bien loin de les recevoir correctement, écrit-il, les Tarentins se moquèrent de la toge, entre autres choses. C’était le costume par excellence de la Cité, celui que l’on portait pour se rendre au Forum. Les émissaires l’avaient revêtu pour faire honneur à l’événement, ou par peur – pensant s’assurer ainsi le respect des Tarentins. Au lieu de quoi ils essuyèrent les railleries de bandes de joyeux drilles. » L’un d’entre eux, poursuit-il, alla même jusqu’à « s’accroupir et chier » sur le vêtement incriminé. Si la chose est vraie, elle pourrait bien aussi avoir contribué à l’indignation romaine. Pourtant, c’est le rire que Postumius releva dans sa menaçante et prophétique réponse : « Riez, riez tant qu’il en est encore temps ; car vous pleurerez longtemps quand le moment sera venu de laver ce vêtement de votre sang. »


L’épisode offre un précieux aperçu de la façon dont ces pontifiants Romains enveloppés de leur toge étaient vus par leurs voisins de la Méditerranée antique. Et confirme – occasion rare – que ces encombrantes et ondoyantes robes paraissaient aussi comiques aux Grecs d’Italie du Sud qu’à nous. Mais l’anecdote a aussi le mérite de réunir quelques-uns des principaux ingrédients du rire antique : le pouvoir, l’identité, et le sentiment tenace que ceux qui ridiculisent leurs ennemis seront bientôt eux-mêmes l’objet de leur risée. C’était, à vrai dire, l’une des règles de la « gélastique » (ou « art du rire »), pour emprunter un terme à la nouvelle somme que Stephen Halliwell consacre au rire en Grèce : le blagueur n’était jamais bien loin d’être la cible de ses propres blagues. L’adjectif latin ridiculus s’appliquait ainsi à la fois à quelque chose de risible – « ridicule » au sens moderne – et aux personnes ou aux choses faisant rire à dessein.

Le comique fut toujours l’une des techniques préférées des monarques et des tyrans, tout comme une arme dirigée contre eux. Un bon roi savait, bien sûr, faire preuve d’humour. Quatre siècles après sa mort, l’empereur Auguste était encore loué pour sa tolérance envers les quolibets et autres plaisanteries dont il faisait l’objet. L’un des plus célèbres bons mots de l’Antiquité, dont la postérité s’est étendue jusqu’au XXe siècle – il a été repris à la fois par Freud et par Iris Murdoch dans son roman La Mer, la mer –, était une insinuation ironique concernant la paternité d’Auguste : un jour, apercevant un homme venu d’une province et lui ressemblant beaucoup, l’empereur lui demanda si sa mère avait jamais travaillé au Palais. « Non. Mais mon père, oui » obtint-il en guise de réponse. Il eut la sagesse de le prendre avec le sourire.

Une exquise torture
Les tyrans, eux, ne voyaient pas d’un bon œil les plaisanteries faites à leurs dépens, même s’ils aimaient rire de leurs sujets. Sylla, le dictateur sanguinaire du Ier siècle avant J.-C., était ainsi un philogelos (« amoureux du rire ») bien connu ; et les blagues de potache faisaient partie des techniques d’humiliation utilisées par le despote Élagabal. On raconte qu’il s’amusait à faire asseoir ses invités sur des coussins gonflables pour les voir ensuite disparaître sous la table, à mesure que l’air s’échappait. Mais c’est le désir de contrôler le rire qui fut véritablement la marque de distinction des autocrates antiques (et le signe – désopilant – d’un pouvoir devenu fou). Certains essayèrent de l’interdire, comme Caligula, lors du deuil public de sa sœur [qui était aussi sa maîtresse]. D’autres l’imposèrent à leurs malheureux subalternes aux moments les plus inopportuns. Caligula, encore lui, avait le chic pour en faire une exquise torture : il obligea, dit-on, un vieil homme à assister à l’exécution de son fils un matin, et l’invita le soir même à dîner en sa compagnie, le pressant de rire et plaisanter. Pourquoi, se demande Sénèque, la victime se prêta-t-elle au jeu ? Réponse : l’homme avait un autre fils.



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Numéro 17 - Mars 2008



Note de lecture : Le Moi assiégé
février 2008, Climats - (The Minimal Self, 1984, 
W W Norton & Co Inc)

De Myspace aux blogs en tous genres, des palais de la République aux émissions de télé-réalité, notre époque fournit son lot de Narcisses. En matière d’obsession de soi, la redécouverte de la pensée de l’Américain Christopher Lasch s’impose, permettant de prendre un peu de distance et d’échapper aux lieux communs. Alors que l’« amour de soi » traditionnel sous-tend « un sens du moi fort et stable », « les Narcisses contemporains souffrent d’un sentiment d’inauthenticité et de vide intérieur ». Tirées de La Culture du narcissisme (1979), ces expressions mettent en lumière l’« homme psychologique de notre temps » dont Lasch a dessiné les contours en vue d’interroger notre culture. Pertinente, l’œuvre de cet intellectuel inclassable (1932-1994), issu de la gauche mais réfractaire à la religion du progrès, est une référence pour de nombreux penseurs. Un seul ouvrage de lui n’avait pas encore été traduit en français, c’est désormais chose faite avec la parution aux éditions Climats du Moi assiégé. Essai sur l’érosion de la personnalité. Publié en 1984 sous le titre The Minimal Self, l’ouvrage prolonge La Culture du narcissisme en s’interrogeant sur la difficulté du sujet contemporain à penser son individualité par rapport au monde.
 
Soumis à un environnement « implacable et ingérable » hypothéqué par le spectre de catastrophes écologiques et nucléaires, le moi est assiégé par cette question de la survie qui envahit son quotidien. L’expérience des camps de la mort, qui hante la mémoire collective, en vient à être vécue comme métaphore du monde moderne. L’individu se détache de tout engagement sur le plan émotionnel, multiplie les postures ironiques, détourne son regard de l’avenir pour se limiter à la poursuite de petits objectifs facilement atteignables. Une telle vie ponctuée d’événements isolés, le sujet éprouve une grande difficulté à la penser sur le mode du récit, incapable de situer son moi en rapport avec un monde commun évanescent. « Dans une époque troublée comme la nôtre, la vie quotidienne se transforme en un exercice de survie. Les gens vivent au jour le jour. Ils évitent de penser au passé, de crainte de succomber à une “nostalgie” déprimante ; et lorsqu’ils pensent à l’avenir, c’est pour y trouver comment se prémunir des désastres que tous ou presque s’attendent désormais à affronter. […] Assiégé, le moi se resserre jusqu’à ne plus former qu’un noyau défensif, armé contre l’adversité. L’équilibre émotionnel requiert un moi minimal, et non plus le moi impérial d’antan », écrit Christopher Lasch. Si les contours du moi s’érodent ainsi, c’est d’abord parce que l’individu est aux prises avec les conditions sociales propres à l’industrie moderne de masse. Là où les objets « faits main » marquaient clairement l’existence d’un lien entre le travailleur et son environnement, le règne de la marchandise et de l’image témoignent de l’émergence d’« un monde de rêve », « environnement pré-fabriqué qui fait directement appel à nos fantasmes intimes sans jamais nous rassurer sur le fait que nous avons participé à sa création ».

L’érosion de la personnalité prend tout son sens au cœur du périple de l’art et de la littérature des années 1950 à 1970 auquel Lasch, dans Le Moi assiégé, nous invite à participer. L’artiste contemporain se désengage, sa subjectivité devient un fardeau. Les romans de Thomas Pynchon, par exemple, traduisent ainsi une forme d’ironie à l’encontre du « moi impérial » de l’écrivain romantique, qui prétendait « imposer l’ordre au chaos » par les mots. L’art moderne est marqué par cette quête d’un retour à l’expérience pré-natale d’unité absolue avec le monde, par cette volonté de voir le moi s’effacer et se fondre dans son environnement. De la même façon, l’écologie et le pacifisme versent dans un même « fantasme de régression symbiotique », qui n’est jamais que la face inversée du désir d’autarcie exprimé par la technologie. L’individu oscille ainsi entre deux tentations, symptômes du moi assiégé : prendre congé de la nature, ou ne faire qu’un avec elle

Le sombre tableau esquissé par Christopher Lasch est une invite à sauver l’idée d’une individualité authentique. Ce n’est que par la médiation de la culture, et  l’existence d’un monde commun, que l’homme peut assumer la séparation originelle, définitive, avec son environnement. Il ne recouvrira son intégrité personnelle et sa liberté qu’à la condition d’adjoindre à sa quête spirituelle d’unité avec le monde un certain sens des limites.

Julien Charnay
                      


 

Numéro 12 - Septembre 2007


A
la veille de la Coupe du monde, qui a lieu du 7 septembre au 20 octobre, Catherine Kintzler, philosophe fan de rugby, a rencontré Christophe Dominici, ailier médiatique du XV de France. Pour le joueur comme pour la supportrice, ce sport est une façon exemplaire de se confronter aux choses et aux autres, de se construire. 


Christophe Dominici : Depuis les années 1990, en France, un regard nouveau se pose sur le rugby. Il n'est plus représenté comme une confrontation de brutes épaisses où le plus agressif et le plus méchant doit nécessairement gagner. La pratique du rugby a évolué. Tout change, la technique et l'esthétique. Avec la professionnalisation et la mondialisation, il est devenu beaucoup plus télévisuel. La Coupe du monde pour laquelle plus de deux millions de billets ont déjà été vendus est la consécration de cette transformation, assez loin de mes débuts à Toulon. J'ai commencé dans un club très atypique qui cultivait des valeurs guerrières. En 1997, j'ai rencontré Max Guazzini, président du Stade français de Paris, club qui avait pour ambition de devenir champion de France. J'ai signé tout de suite. Au début, on jouait devant 2000 personnes. Et puis le club a ouvert grand ses portes à un public nouveau, grâce notamment au calendrier des «Dieux du stade», qui montrait les corps nus des rugbymen. Cela a changé le regard porté sur nous, celui des femmes par exemple. (...)


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Numéro 10 - Mai 2007


Il y a un paradoxe de l'écologie. D'un côté, tout le monde est d'accord… La dégradation de l'écosystème par l'activité humaine fait peser de lourdes menaces sur l'avenir. Le rapport de l'économiste sir Nicholas Stern, rendu le 30 octobre 2006, prévoit que les conséquences du réchauffement climatique seront aussi graves que celles de la crise de 1929 ou des guerres mondiales. La bouffée d'enthousiasme suscitée par le pacte écologique de Nicolas Hulot (lire son dialogue avec Edgar Morin dans Philosophie magazine numero 6) ou les échos de la sortie internationale du documentaire choc de Davis Guggenheim avec Al Gore, Une vérité qui dérange, témoignent d'une prise de conscience du public. Il faut faire quelque chose, on doit agir de toute urgence. Certes… Mais nous ne savons pas contre qui, ni par quels moyens.

Comment battre le rappel ?  Drôle de combat où il n'est guère d'ennemis menaçants contre lesquels s'élever. L'humanité doit s'affronter elle-même. Notre modèle de développement, fondé sur la croissance et la maximisation des intérêts de chacun, apparaît chaque jour moins tenable. Le devenir de l'homme sur Terre fait-il suffisamment sens pour que nous acceptions de revoir nos modes de vie ? L'écologie renvoie peut-être beaucoup plus à des thématiques spirituelles qu'on ne le dit généralement. Elle pose directement la question de l'Apocalypse, du renoncement au matérialisme, de la restriction de la consommation, de la tempérance, de la limite à assigner aux pouvoirs de l'homme, de la transcendance.

C'est cette dimension peu visible de la pensée écologique que révèle ce dialogue entre l'ancienne ministre de l'Environnement du gouvernement d'Alain Juppé et actuelle présidente du parti écologique Cap 21, ­Corinne Lepage, et le philosophe Jean-Pierre Dupuy, professeur à l'université de Stanford (Californie). Auteur aux éditions du Seuil de Pour un catastrophisme éclairé : quand l'impossible est certain et de Retour de Tchernobyl : journal d'un homme en colère, il a contribué à l'élaboration du programme de la candidate à la présidentielle de 2002, ralliée à la démarche de François Bayrou. Tous deux cherchent des solutions à cette difficulté majeure : peut-on faire de la politique avec des bons sentiments ?

 

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