Présentation

Auteur

     

     
    
    Julien CHARNAY

> Journaliste / Editeur / Traducteur

> Auteur de "Talks In The City" (carnets de route new-yorkais, automne 2008)


> Membre du comité de lecture des éditions "François Bourin" depuis septembre 2008.

> Journaliste à la rédaction de Ripostes (France 5) en 2007-2008.

> Ancien collaborateur des pages "Idées" de Marianne (2003-2007).


> Diplômé de Sciences Po Paris : cycle du diplôme (2004), master de recherche en "Pensée politique" (2006).

> Mémoire de recherche : "La  Marseillaise à l'épreuve du regard démocratique contemporain. Critiques et réécritures de l'hymne national à l'aube du XXIème siècle" (2006).


> Contact :
juliencharnay@yahoo.fr






















 


Numéro 17 - Mars 2008



Note de lecture : Le Moi assiégé
février 2008, Climats - (The Minimal Self, 1984, 
W W Norton & Co Inc)

De Myspace aux blogs en tous genres, des palais de la République aux émissions de télé-réalité, notre époque fournit son lot de Narcisses. En matière d’obsession de soi, la redécouverte de la pensée de l’Américain Christopher Lasch s’impose, permettant de prendre un peu de distance et d’échapper aux lieux communs. Alors que l’« amour de soi » traditionnel sous-tend « un sens du moi fort et stable », « les Narcisses contemporains souffrent d’un sentiment d’inauthenticité et de vide intérieur ». Tirées de La Culture du narcissisme (1979), ces expressions mettent en lumière l’« homme psychologique de notre temps » dont Lasch a dessiné les contours en vue d’interroger notre culture. Pertinente, l’œuvre de cet intellectuel inclassable (1932-1994), issu de la gauche mais réfractaire à la religion du progrès, est une référence pour de nombreux penseurs. Un seul ouvrage de lui n’avait pas encore été traduit en français, c’est désormais chose faite avec la parution aux éditions Climats du Moi assiégé. Essai sur l’érosion de la personnalité. Publié en 1984 sous le titre The Minimal Self, l’ouvrage prolonge La Culture du narcissisme en s’interrogeant sur la difficulté du sujet contemporain à penser son individualité par rapport au monde.
 
Soumis à un environnement « implacable et ingérable » hypothéqué par le spectre de catastrophes écologiques et nucléaires, le moi est assiégé par cette question de la survie qui envahit son quotidien. L’expérience des camps de la mort, qui hante la mémoire collective, en vient à être vécue comme métaphore du monde moderne. L’individu se détache de tout engagement sur le plan émotionnel, multiplie les postures ironiques, détourne son regard de l’avenir pour se limiter à la poursuite de petits objectifs facilement atteignables. Une telle vie ponctuée d’événements isolés, le sujet éprouve une grande difficulté à la penser sur le mode du récit, incapable de situer son moi en rapport avec un monde commun évanescent. « Dans une époque troublée comme la nôtre, la vie quotidienne se transforme en un exercice de survie. Les gens vivent au jour le jour. Ils évitent de penser au passé, de crainte de succomber à une “nostalgie” déprimante ; et lorsqu’ils pensent à l’avenir, c’est pour y trouver comment se prémunir des désastres que tous ou presque s’attendent désormais à affronter. […] Assiégé, le moi se resserre jusqu’à ne plus former qu’un noyau défensif, armé contre l’adversité. L’équilibre émotionnel requiert un moi minimal, et non plus le moi impérial d’antan », écrit Christopher Lasch. Si les contours du moi s’érodent ainsi, c’est d’abord parce que l’individu est aux prises avec les conditions sociales propres à l’industrie moderne de masse. Là où les objets « faits main » marquaient clairement l’existence d’un lien entre le travailleur et son environnement, le règne de la marchandise et de l’image témoignent de l’émergence d’« un monde de rêve », « environnement pré-fabriqué qui fait directement appel à nos fantasmes intimes sans jamais nous rassurer sur le fait que nous avons participé à sa création ».

L’érosion de la personnalité prend tout son sens au cœur du périple de l’art et de la littérature des années 1950 à 1970 auquel Lasch, dans Le Moi assiégé, nous invite à participer. L’artiste contemporain se désengage, sa subjectivité devient un fardeau. Les romans de Thomas Pynchon, par exemple, traduisent ainsi une forme d’ironie à l’encontre du « moi impérial » de l’écrivain romantique, qui prétendait « imposer l’ordre au chaos » par les mots. L’art moderne est marqué par cette quête d’un retour à l’expérience pré-natale d’unité absolue avec le monde, par cette volonté de voir le moi s’effacer et se fondre dans son environnement. De la même façon, l’écologie et le pacifisme versent dans un même « fantasme de régression symbiotique », qui n’est jamais que la face inversée du désir d’autarcie exprimé par la technologie. L’individu oscille ainsi entre deux tentations, symptômes du moi assiégé : prendre congé de la nature, ou ne faire qu’un avec elle

Le sombre tableau esquissé par Christopher Lasch est une invite à sauver l’idée d’une individualité authentique. Ce n’est que par la médiation de la culture, et  l’existence d’un monde commun, que l’homme peut assumer la séparation originelle, définitive, avec son environnement. Il ne recouvrira son intégrité personnelle et sa liberté qu’à la condition d’adjoindre à sa quête spirituelle d’unité avec le monde un certain sens des limites.

Julien Charnay
                      


 

Numéro 12 - Septembre 2007


A
la veille de la Coupe du monde, qui a lieu du 7 septembre au 20 octobre, Catherine Kintzler, philosophe fan de rugby, a rencontré Christophe Dominici, ailier médiatique du XV de France. Pour le joueur comme pour la supportrice, ce sport est une façon exemplaire de se confronter aux choses et aux autres, de se construire. 


Christophe Dominici : Depuis les années 1990, en France, un regard nouveau se pose sur le rugby. Il n'est plus représenté comme une confrontation de brutes épaisses où le plus agressif et le plus méchant doit nécessairement gagner. La pratique du rugby a évolué. Tout change, la technique et l'esthétique. Avec la professionnalisation et la mondialisation, il est devenu beaucoup plus télévisuel. La Coupe du monde pour laquelle plus de deux millions de billets ont déjà été vendus est la consécration de cette transformation, assez loin de mes débuts à Toulon. J'ai commencé dans un club très atypique qui cultivait des valeurs guerrières. En 1997, j'ai rencontré Max Guazzini, président du Stade français de Paris, club qui avait pour ambition de devenir champion de France. J'ai signé tout de suite. Au début, on jouait devant 2000 personnes. Et puis le club a ouvert grand ses portes à un public nouveau, grâce notamment au calendrier des «Dieux du stade», qui montrait les corps nus des rugbymen. Cela a changé le regard porté sur nous, celui des femmes par exemple. (...)

 




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Numéro 10 - Mai 2007


Il y a un paradoxe de l'écologie. D'un côté, tout le monde est d'accord… La dégradation de l'écosystème par l'activité humaine fait peser de lourdes menaces sur l'avenir. Le rapport de l'économiste sir Nicholas Stern, rendu le 30 octobre 2006, prévoit que les conséquences du réchauffement climatique seront aussi graves que celles de la crise de 1929 ou des guerres mondiales. La bouffée d'enthousiasme suscitée par le pacte écologique de Nicolas Hulot (lire son dialogue avec Edgar Morin dans Philosophie magazine numero 6) ou les échos de la sortie internationale du documentaire choc de Davis Guggenheim avec Al Gore, Une vérité qui dérange, témoignent d'une prise de conscience du public. Il faut faire quelque chose, on doit agir de toute urgence. Certes… Mais nous ne savons pas contre qui, ni par quels moyens.

Comment battre le rappel ?  Drôle de combat où il n'est guère d'ennemis menaçants contre lesquels s'élever. L'humanité doit s'affronter elle-même. Notre modèle de développement, fondé sur la croissance et la maximisation des intérêts de chacun, apparaît chaque jour moins tenable. Le devenir de l'homme sur Terre fait-il suffisamment sens pour que nous acceptions de revoir nos modes de vie ? L'écologie renvoie peut-être beaucoup plus à des thématiques spirituelles qu'on ne le dit généralement. Elle pose directement la question de l'Apocalypse, du renoncement au matérialisme, de la restriction de la consommation, de la tempérance, de la limite à assigner aux pouvoirs de l'homme, de la transcendance.

C'est cette dimension peu visible de la pensée écologique que révèle ce dialogue entre l'ancienne ministre de l'Environnement du gouvernement d'Alain Juppé et actuelle présidente du parti écologique Cap 21, ­Corinne Lepage, et le philosophe Jean-Pierre Dupuy, professeur à l'université de Stanford (Californie). Auteur aux éditions du Seuil de Pour un catastrophisme éclairé : quand l'impossible est certain et de Retour de Tchernobyl : journal d'un homme en colère, il a contribué à l'élaboration du programme de la candidate à la présidentielle de 2002, ralliée à la démarche de François Bayrou. Tous deux cherchent des solutions à cette difficulté majeure : peut-on faire de la politique avec des bons sentiments ?

Julien Charnay

 



 







Edition du 2 janvier 2007


Fondateur de l'association Banlieues votez, il vient d'achever une marche solitaire de Paris à Strasbourg pour encourager l'inscription sur les listes électorales.


Le long des interminables routes de campagne, l'homme, bâton à la main, drap blanc autour du cou, ressemblait étrangement à un pèlerin. Faites-le-lui remarquer, il adore ça. Ramenez-le à sa folie douce, son sens démesuré de la mise en scène, il éclate de rire. Ce grand enfant de 29 ans s'est toujours amusé de passer pour un « dingue ». Il y a trois semaines, il parvenait même à surprendre ses amis pourtant habitués à ses frasques en leur annonçant son projet. Paris-Strasbourg à pied. Plusieurs centaines de kilomètres sur l'asphalte des petites départementales qui séparent la capitale de l'est de la France. Le froid et l'étrangeté de cette France rurale qu'il n'a jamais vraiment connue. Début décembre, la jeune association Banlieues votez, qu'il a fondée avec d'autres diplômés de Sciences Po, tente de mobiliser l'opinion à un mois de la clôture officielle des inscriptions sur les listes électorales. Le 1er décembre, sur le marché d'Argenteuil, dans le Val-d'Oise, Momo prend le micro, s'époumone, se lance dans une interminable citation de Bonaparte pour essayer d'entraîner la foule. Il prêche dans le désert. La petite équipe est vite gagnée par le sentiment d'avoir à vider un océan d'indifférence à la petite cuillère.

Le salut ne pourra venir que d'un coup d'éclat, d'une action symbolique. L'idée de la marche est venue au fil d'une discussion. « Il s'agissait d'abord de prolonger le message lancé en 1983 lors de la marche de l'égalité [la marche des beurs Marseille-Paris]. Mais surtout de remuer les gens : pour s'inscrire, la mairie est à deux enjambées, Strasbourg à un million de pas de Paris ! L'idée était aussi d'aller dans une ville où, malheureusement, des dizaines de voitures brûlent chaque jour de l'an. »

Mohammed Chirani est un homme de foi. Né à Bourg-en-Bresse de deux parents algériens, il passe son enfance de ville en ville dans la maison-wagon de son père ouvrier, avant de retrouver la terre de ses ancêtres à l'adolescence. Il se plonge alors des heures durant dans l'étude du Coran, dont il a gardé le quart des versets en tête. Lui reste aussi de cette période une conscience aiguë des drames engendrés par la guerre civile. « Je me suis senti très coupable de ne pas avoir pu agir sur le cours des choses. J'étais très jeune à l'époque, mais j'ai beaucoup souffert de ma passivité. »

A 18 ans, bac algérien en poche, il franchit à nouveau la Méditerranée, atterrit dans le sud de la France. Le jeune garçon timide qui retrouve sa terre natale est un adolescent rêveur, féru d'histoire et habité par le culte des grands hommes. La France est pour lui un gigantesque panthéon. Il rêve de l'ENA, se passionne pour de Gaulle et Bonaparte. Foi dans la grandeur politique, mais encore et toujours foi en Dieu. Momo passera plusieurs années à Nice en tant qu'animateur dans le quartier sensible de l'Ariane. L'occasion de fricoter à nouveau avec les islamistes, comme déjà en Algérie. Et puis le rêve d'une destinée politique reprend le dessus. Direction Paris, et la fac de La Varenne.

En 2002, contre toute attente, il réussit l'écrit de Sciences Po. A l'oral, un membre du jury lui demande pourquoi il vise l'ENA et la diplomatie. Long silence. Et comme toujours, c'est le coeur et l'imagination qui parlent : « Je veux éviter le choc des civilisations. » Momo séduit ses interlocuteurs, entre « par effraction », dit-il, dans la prestigieuse école de la rue Saint-Guillaume. Il y vivra les plus belles années de sa vie. Les soirées, les filles, les après-midi passées à palabrer et refaire le monde. L'engagement politique. « Je me suis toujours défini politiquement comme gaulliste bonapartiste. C'est ce qui m'a amené à adhérer au RPR puis à l'UNI [syndicat étudiant de droite]. »

Aujourd'hui, changement de décor. L'effacement de ce qu'il restait du gaullisme social l'a détourné, comme beaucoup d'autres beurs, du chemin tracé par la droite actuelle. Momo conserve une profonde affection pour Jacques Chirac, mais a rendu sa carte de l'UMP depuis longtemps. Plus que tout, il redoute l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle droite en rupture avec l'héritage républicain. Après son échec au concours de l'ENA, il était parti en Grande-Bretagne pour fuir le déclassement. Les émeutes de banlieue et la révolte contre le contrat première embauche (CPE) l'ont ramené à la mère patrie.

Momo est revenu à la politique, mais pas question de servir une autre cause que celle des banlieues. Ses amis de Sciences Po, nourris d'universalisme et de République, le somment toutefois d'échapper à la tentation du repli et du lobbying. L'habitué du grand écart entre Paris-centre et la banlieue a d'ailleurs découvert, au cours de sa gigantesque randonnée pédestre, une France qu'il ne connaissait pas. Parti de Montreuil le 16 décembre, il se souvient encore de ses premiers pas dans certains bistrots : « C'était un peu comme dans un western. J'étais le cow-boy venu d'une autre contrée, sur lequel tous les regards se braquent. » Il ne lui faudra que quelques minutes pour s'inviter aux discussions qui animent le comptoir. Et découvrir avec stupéfaction des hommes et des femmes pleins de colère. Qui pronostiquent un 21 avril bis, quand ils n'avouent pas tout simplement leur penchant pour Le Pen. De quoi nourrir ses prédictions les plus sombres.

Le jeune homme est de ces pessimistes actifs qui n'imaginent que trop bien le pire, et jettent toutes leurs forces pour l'éviter. En Algérie, il se souvient de la douce insouciance qui régnait autour de lui, adolescent, jusqu'au jour où il a vu de ses propres yeux la société se déliter, en proie à la violence et aux pires horreurs. Alors, il a marché sur Strasbourg. Sans avoir peur des grands mots. Il en va « de l'avenir de la République et de la France ».

Mohammed Chirani déteste cette culture postmoderne du ricanement, de ces gens à qui on ne la fait pas. Il ne manquera pas de vous faire remarquer que c'est à Strasbourg que Rouget de Lisle composa, une nuit d'avril 1792, un hymne à la liberté politique qui deviendra plus tard La Marseillaise. Il l'a lu dans Les Très Riches Heures de l'humanité, de Stefan Zweig. Un de ses livres favoris, qui retrace quelques grands moments de l'histoire du monde. Et auquel il rêve parfois d'ajouter un chapitre...

Julien Charnay

                                                                                     

 























24 décembre 2006

Pour ce disciple de Raymond Aron, le libéralisme est d'abord politique. Et l'Europe ne doit pas se définir que sur le plan économique.


 

Le libéralisme est à redécouvrir. Loin, très loin d'un néolibéralisme dérégulateur et autodestructeur. Pour s'en convaincre, il suffit d'aller à la rencontre des authentiques libéraux. Pierre Manent en est un. Atlantiste mais anti-guerre d'Irak et étranger aux sirènes des «déclinologues» rêvant de rupture, il ne transige pas sur ses convictions. Jamais, peut-être, ce philosophe de 57 ans n'a eu autant de choses à nous dire. De retour avec un petit livre, la Raison des nations, il se plie volontiers à la «conversation civique». Le thème? La démocratie libérale, la nation et la religion. Ce sont là ses trois principaux axes de recherche depuis Naissances de la politique moderne: Machiavel, Rousseau, Hobbes, paru en 1977.


Un style limpide

Manent était alors assistant de Raymond Aron au Collège de France. Une rencontre décisive. Il lui rendra d'ailleurs hommage en 1983 dans un article intitulé «Aron éducateur». Il y parle déjà de la nation, de l'Europe et de son enracinement spirituel: «L'histoire de chaque nation européenne est trop particulière pour que l'esprit européen puisse être autre chose que l'esprit des nations européennes. (...) C'est parce que Raymond Aron, par tant de traits, était un patriote français que sa contribution à l'esprit européen, à la communication des nations européennes et de leurs mémoires a été si féconde.»

De son maître, il héritera d'abord d'une grande clarté. Le séminaire qu'il tient à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess) est un modèle du genre. Ses interventions sont soigneusement rédigées à la main dans un style limpide dont témoigne son Cours familier de philosophie politique. «Ses manuscrits lui ressemblent: très construits, bien pensés et dont la prose reproduit, si je puis dire, le son de sa voix», confie son éditeur, Ran Halévi.

L'expérience de la cité antique et l'héritage religieux sont les deux principales clés ouvrant à la compréhension de l'oeuvre de Manent. Le retour aux Grecs s'impose dans la mesure où les Athéniens furent les premiers à relier le problème humain à la question du gouvernement des hommes et du meilleur régime. Quant au problème théologico-politique, Manent en fait le point de départ des recherches qu'il a menées sur le libéralisme politique. Pour lui, l'homme moderne puise en effet son identité dans une révolte contre l'emprise du christianisme. Une position divergente de celle du philosophe Marcel Gauchet. Délivré de la grâce, le nouvel homme se pose comme détenteur de droits naturels et part à la recherche d'une forme politique à même d'instituer la liberté. Celle qui se dessine s'inscrit aussi dans une rupture avec l'ordre naturel et hiérarchique de l'Antiquité. De ce double discrédit de la cité et de l'Eglise, dont Pierre Manent analyse la fragilité dans un livre puissant (la Cité de l'homme), naît la nation au coeur de la modernité libérale.

C'est toute l'originalité du philosophe que d'articuler le problème de la nation comme forme politique à celui, plus traditionnel, du meilleur régime. Alors que la «passion de la ressemblance» et le culte d'un monde sans frontières régnent sans partage, Pierre Manent aurait, dit-on, un peu hésité avant de publier son dernier ouvrage. En 2003, victime de l'offensive de Daniel Lindenberg contre les «néoréactionnaires», le philosophe avait pu prendre toute la mesure du politiquement correct. Mais, fidèle en cela à Aron, rien ne saurait avoir raison de son indépendance d'esprit. Partisan de longue date d'un étroit dialogue transatlantique, il n'hésita pas, par exemple, à prendre ses distances avec la politique irakienne de Bush devant un parterre de conservateurs aux Etats-Unis.

Libéralisme politique et nation

Mais pas question, à l'inverse, de verser dans le chauvinisme. Les faiblesses de la position française à l'ONU n'échappèrent pas à son jugement critique. «Ses intentions politiques ne sont pas les mêmes que les souverainistes, qui sont la plupart du temps anti-atlantistes et antilibéraux», explique son collègue et ami Philippe Raynaud. Dans les débats en cours sur l'Europe, il fustige, Tocqueville en main, le despotisme de ces chers démocrates qui veulent soustraire à toute discussion l'entrée de la Turquie... au nom même de la tolérance et de la morale! Pierre Manent pense politiquement. En l'occurrence, la religion: l'islam se donne comme une réalité objective que les Européens ne parviennent pas à regarder en face. Il est temps de ramener à la raison l'Homo democraticus européen. De le délivrer de cette illusion progressiste d'une unification prochaine de l'Europe autour de valeurs universelles abstraites. A trop vouloir se débarrasser du vieux tricot de l'Etat-nation, il risque de se retrouver nu dans une Europe sans forme.

Or, «tout tient à la politique», disait déjà Rousseau. Par son attachement viscéral à cet ordre du gouvernement des hommes, l'auteur d'une Histoire intellectuelle du libéralisme est un cas à part dans la famille libérale. A l'heure où la scène médiatique française est envahie par la thématique du «déclin» et de la «rupture», portée parfois par la haine de soi, Pierre Manent entend continuer à jouer sa propre partition. «Dans ce déclin, le rôle du «mauvais gouvernement» est décisif. Je ne donnerai qu'un exemple: quel que soit le gouvernement, presque tous les arbitrages se font au détriment de la recherche et des universités. Par le fait même, on ne peut qu'admirer un pays qui parvient malgré tout à maintenir un niveau de performances honorable... Quant à la rupture, j'ai remarqué que, pour ses partisans les plus emphatiques, ce n'était jamais le moment. C'est ainsi que mon ami Baverez a eu des mots très durs contre le CPE...» Manent cultive l'art de la dissonance. Son libéralisme est d'abord politique. Certes, il a beau jeu de rappeler que «ce sont les économies libérales qui ont été le moteur des extraordinaires progrès de la richesse dans le monde», contre une gauche qui ne «sait que dire non» et crier à l'horreur économique. Mais, pour lui, «toute politique doit marier le choix et la nécessité. En France, les libéraux nous tordent le cou pour nous forcer à voir la nécessité de la mondialisation, de la construction européenne etc. La mondialisation est un «fait», certes, mais cette constatation ne fait pas une politique

Il y a tout juste un an, il ne partageait pas franchement l'enthousiasme de ses amis libéraux pour le projet de constitution européenne. Obsédée par l'économie, l'Europe se détournerait d'un nécessaire questionnement sur elle-même: «Il faut d'abord mettre un terme à l'obsession de la «concurrence» qui ne fait qu'exaspérer tour à tour chaque pays et l'inciter à se retourner contre la Commission qui n'a pas besoin de ça.» Après l'élargissement, l'Europe aurait, selon lui, encore moins de chances qu'avant de se constituer sur les bases de son organisation intérieure. Que faire? «Le salut ne peut venir que de la pression qu'exercent sur nous les «masses spirituelles» extérieures: les Etats-Unis, l'Islam, la Chine, etc. C'est notre place dans le Tout qui donnera sa couleur et sa forme, sa densité à l'ensemble jusqu'à présent informe que nous appelons l'Europe. Quelle est la politique iranienne de l'Europe? C'est en affrontant ce genre de question que l'Europe se définira.» En ces temps d'incertitude, souhaitons que Pierre Manent s'invite plus souvent encore dans la conversation civique.
                                                                                Julien Charnay

      

  

 



13 mai 2006



Le silence relatif des penseurs français pendant la crise anti-CPE est édifiant. Peut-être n'interviennent-ils dans la vie publique qu'à hauteur de vue de leur champ d'analyse? Pourtant, ils réfléchissent...


C'était en 1983, deux ans après l'arrivée de la gauche au pouvoir. L'écrivain Max Gallo, alors porte-parole du gouvernement socialiste, se plaignait dans le journal le Monde du «silence des intellectuels». Déjà! Toute comparaison gardée, en mars 2006, durant la révolte anti-CPE, le scénario a semblé se répéter. Les intellectuels étaient aux abonnés absents. En apparence. Car, s'ils furent moins présents qu'en 1995, lors de la précédente révolte sociale, ou même que pendant les émeutes dans les banlieues du mois de novembre dernier, ils furent sollicités par les médias. Mais quelle est la raison profonde de ce relatif silence? Les relations entre la presse et les intellectuels ne sont pas simples. (...)

 

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http://www.marianne2.fr/INTELLECTUELS-Les-lecons-d-un-mouvement-social_a115842.html

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